• Un monde sur mesure, Nathalie Skowronek (2017)

      Toujours préoccupée d'avoir sous le coude quelque ressource intéressante à écouter quand je suis occupée à des travaux de couture qui requièrent une attention visuelle soutenue, un écumage récent du compte soundcloud de l'Institut Français de la Mode m'a amenée à découvrir le livre de Nathalie Skowronek sur le milieu du commerce de détails des vêtements, Un monde sur mesure, paru en 2017 aux éditions Grasset.

      Ce livre nous offre une familiarisation avec un monde où, contre toute attente, le sur-mesure ne concerne pas le vêtement mais le système économique dans lequel s'est coulée cette famille d'émigrés juifs polonais au point de devenir le seul horizon envisageable, chaque membre de la famille ou presque tenant son magasin.

      Nous découvrons ainsi les codes d'un milieu qui vit au coude à coude (les grands-parents paternels dirigent chacun leur propre boutique de prêt-à-porter pour dames et se livrent une concurrence opiniâtre), son imaginaire parsemé de schibboleths (indice : ce n'est pas de la ciboulette en yiddish), auquel préside la figure du tailleur juif, travailleur domestique requérant peu d'espace et à l'outil de travail élémentaire, toujours prêt à la fuite.

      Dans ce monde, l'obsession du travail est une forme de salut, la raison du commerçant l'emporte sur celle de l'intellectuel, et la valeur n'est conférée que par le regard des concurrents et le volume des ventes : "Je voyais ces magasins qui s'ouvraient sur les grandes rues comme autant de revanches qu'on prend sur le passé, et entendais seulement qu'on donnait raison au plus grand nombre, à ceux qui fabriquent les «tubes» en grandes quantités et éliminent la marge, le hors-cadre, les articles isolés. Personne n'avait envie de vendre un chemisier par-ci, un pantalon par-là. A quoi bon ? Il fallait suivre le diktat des hit-parades. On voulait du débit, des têtes de gondole, de la multitude. Cette logique commerciale était notre seule façon de faire. Qui aurait eu l'audace de penser qu'on pouvait avoir raison seul contre tous ? Pas moi."

      La figure du tailleur juif se mue en vendeur ; dans les années 1970-1980, les parents de l'auteure ouvrent plusieurs magasins en Belgique, s'approvisionnant dans le Sentier puis le quartier Popincourt à Paris, zone qui voit elle aussi glisser son activité de la confection à l'importation, avec pour conséquence la réduction de la latitude de choix du revendeur dans la construction de ses collections, obligé d'accepter une part de marchandise qu'il peinera à écouler.

      Le récit d'une double fuite en avant, celle d'une famille à qui la fortune sourit en Belgique, et celle d'une industrie à la cadence toujours plus folle, des débuts de la généralisation du prêt-à-porter à l'avènement du prêt-à-jeter, avec en creux le portrait de ceux qui restent derrière : la grand-mère maternelle Rayele et sa boutique désuète, l'effondrement du Rana Plaza, et finalement l'auteure qui assume sa vocation d'écrivaine).

      De nombreuses pages sont consacrées à l'activité d'un commerce de détail telle que l'a vécue et intériorisée l'auteure : "Le métier voulait qu'on sache à certains moments attendre, à d'autres se précipiter. D'un coup d'œil, j'avais appris à balayer l'intérieur des boutiques de nos fournisseurs. Je scrutais les articles proposés à la vente (pendus sur des cintres ou pliés sous des plastiques), ceux réservés par des clients à l'arrière (resserrés entre eux par une bande de rouleau adhésif), les tissus entassés sur le sol (que viendront chercher les façonniers), les cartons prêts à l'expédition (départ en fin de journée), les stocks dormants (rossignols attestés ou en passe de le devenir) et le je-ne-sais-quoi dans l'air qui flottait dans la boutique et déciderait de notre position."
    La description du fonctionnement des magasins (organisation qui échoit au père dans le livre), et l'instinct qui préside au choix et à la mise en valeur de la marchandise (le don maternel mis énergiquement à profit) nous valent ainsi de savoureux passages. 

      Ce qui a le plus fait écho à mes propres considérations sur le vêtement sont les passages sur le regard porté sur le shmattès, la loque, vêtement de peu de valeur, oscillant du regard désabusé au désir escompté de la future cliente : "Le terme allait comme un gant au quartier [Popincourt] car, ici plus qu'ailleurs, on avait littéralement l'impression que c'étaient des loques qu'on nous proposait à la vente. Elle pendaient à des barres suspendues au plafond sur plusieurs rangées, accrochées à des cintres en plastiques qui cassaient dès la première manipulation. D'autres fripes s'amassaient sur des tas posés à même le sol. Les commerçants les regroupaient en les enrobant de ruban adhésif ou d'une simple ficelle. Les shmattès, plus shmattedig que jamais, s'exposaient, informes, chiffonnés, sans jamais donner le moindre sentiment d'exception ou de rareté. Parmi cette masse de vêtements, à nous de nous figurer ce que tel ou tel article, défroissé et mis en valeur, deviendra à la vente au détail. Nous n'en revenions pas d'observer cette même marchandise qui, chaque samedi, séduisait la plus branchée de notre clientèle. Elle la passait dans les cabines d'essayage, la découvrait à son goût, et ce chemin parcouru par une robe, une tunique, un jean, si communs dans les magasins de gros puis soudain, comme par magie, si attrayants dans l'espace soigné de nos boutiques, nous semblait chaque fois inattendu et fabuleux."


  • Commentaires

    1
    Liseli
    Vendredi 6 Avril 2018 à 12:25

    Merci pour la découverte. Je trouve toujours extraordinaire comme les mots yiddish "sonnent" juste. Shmattes sonne un peu comme Schmutz (saleté) et ça sonne bien comme camelote.

    A voir si je me mettrai à faire des infidélités à la radio suisse romande la 1ère. D'ailleurs si jamais, c'est pas sur la mode mais je peux conseiller les émissions Vacarme (société), Histoire Vivante (tout est dans le titre), Travelling (film), CQFD (sciences) et Monumental (je te laisse deviner).

    2
    Lundi 9 Avril 2018 à 13:21

    Merci beaucoup pour cet article.

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